L’anglais : lingua franca des institutions internationales

Entretien avec Hélène Gadriot-Renard

L’anglais s’impose de plus en plus comme la lingua franca des institutions internationales, et Hérodote a demandé son point de vue sur la question à Hélène Gadriot-Renard, agrégée d’anglais, énarque, aujourd’hui à la Cour des comptes, son corps d’origine, après avoir tout récemment passé trois ans comme chef de la division de la gouvernance et du rôle de l’État dans le service de la gestion publique de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE)[1]’.
Hérodote : Quelle est la place prise par l’anglais au sein d’une institution comme l’OCDE ?

À l’OCDE, les deux langues officielles sont l’anglais et le français, mais l’anglais y devient hégémonique, et ce d’autant plus que s’il est exigé des francoúphones qu’ils parlent correctement l’anglais (avec des entretiens oraux de recruútement dans cette langue), l’inverse est loin d’être vrai, et bien des anglophones ne parlent pas le français ou le parlent mal, certains ne s’efforçant même pas de l’apúprendre. II est ainsi possible qu’en interne une réunion de travail dirigée par un francophone et à laquelle assistent d’autres francophones (de naissance ou bilingues) doive se tenir en anglais car le seul anglophone présent est monolingue.

Par ailleurs, les ressortissants des pays n’ayant ni le français ni l’anglais pour langue maternelle ont tendance à choisir l’anglais (ou plutôt le " globish[2] " !), qu’ils estiment plus facile, comme langue de communication.

Lors des réunions publiques, il est d’usage de prévoir une interprétation (franúçais-anglais). Il faut savoir qu’à 1’OCDE chaque service bénéficie d’un quota annuel d’heures gratuites d’interprétation, mais qu’au-delà de ce quota le service organisateur de la réunion doit payer la prestation d’interprétariat. Or il se trouve que les Français ne font pas toujours montre d’assiduité aux réunions, en partie - même si cela peut paraître paradoxal - en raison de la proximité géographique. En effet, trop proches de leurs tâches quotidiennes, ils sont soit retenus à leurs bureaux soit tentés d’y retourner très vite - surtout si les débats ne sont pas à la hauteur de leurs attentes. Or les autres francophones sont, par nécessité, bilingues, et peuvent se passer de traduction même si, par principe, ils marquent leur désapúprobation. Alors, quand un service a, à plusieurs reprises, engagé des frais d’interúprétariat et constaté l’absence des Français en séance, il a ensuite tendance à limiter le recours aux interprètes.

D’une manière plus générale d’ailleurs, les Français sont trop peu présents dans les grandes instances internationales, car ils ne sont guère incités à partir. Les autorités françaises ont tardé à pratiquer le lobbying - qui leur était jusqu’à récemúment relativement étranger - pour imposer leurs ressortissants à haut niveau. Quant à ceux qui partent. ils constatent souvent un ralentissement plutôt qu’une accélération de leur carrière et rencontrent parfois des obstacles considérables à leur réinsertion au retour.

Hérodote : Du,fait de cette emprise croissante de l’anglais au quotidien, y a-t-il un " plus " associé au fait do bien maîtriser cette langue ?

Oui bien sûr, car on saisit toutes les nuances. Mais il y a un piège : les angloúphones vous considèrent comme l’un des leurs et si d’aventure dans le feu des disúcussions vous employez une expression un peu brutale, ou une formulation pas exactement conforme, ils l’entendent comme d’un anglophone et non comme d’un étranger s’exprimant en anglais, et cela peut avoir de fâcheuses conséquences. Plus généralement, les anglophones de souche font rarement l’effort de comprendre que s’exprimer dans une langue autre que la sienne peut conduire à des imprécisions ou des bévues. À partir du moment où ils entendent de l’anglais, même très chaoútique, ils prennent ces paroles pour argent comptant, ce qui conduit à des situations cocasses ou dramatiques selon les cas, et souvent à des erreurs d’interprétation. Parce qu’ils entendent leur langue, les anglophones "oublient" qu’il s’agit d’un étranger qui s’exprime. Et ne se posent pas plus de question... les non-linguistes francophones font exactement la même chose, mais cela a moins d’impact puisque le français n’est pas lingua franca. Il ne faut pas y voir une stratégie tactique de négociations. C’est juste de l’inattention aux problèmes rencontrés par d’autres.

Mais il est clair que des gens brillants obligés de s’exprimer dans une langue qu’ils maîtrisent mal apparaissent comme médiocres et de faible niveau, ce qui fausse considérablement la teneur des débats. Cela peut justifier a contrario l’usage de la langue maternelle dans les instances européennes, même si le nombre d’interprètes est alors considérable, mais au moins chacun exprime ce qu’il pense sans risque de déformation autre que la " trahison du traducteur", ce qui est déjà beaucoup !
Hérodote : Le fait de penser en anglais induit-il une approche différente des problèmes ?

Le fait de s’exprimer dans une autre langue, même parfaitement maîtrisée, induit sans doute davantage de circonspection dans l’expression. Mais il est vrai qu’un locuteur quasi bilingue adopte plus ou moins consciemment la philosophie de la langue dans laquelle il s’exprime : en anglais, on utilisera par exemple plus souvent l’understatement, c’est-à-dire la litote, qu’on ne le ferait en français. De même on a dans ce cas davantage tendance à faire siennes les démarches intellectuelles de l’autre culture lorsqu’elles sont perçues comme meilleures (plus habiles, plus efficaces par exemple) que celles de la culture d’origine.

Néanmoins, on ne peut faire abstraction de la culture (ici administrative) dont on est imprégné, et les réactions, les modalités d’action, la structure de pensée profonde restent souvent marquées par les usages français. Il faut de plus considéúrer que, dans une enceinte internationale (à l’exception théorique de la Commisúsion européenne), les fonctionnaires représentent leur pays et donc ses positions et mentalité.

Hérodote : Pourriez-vous donner quelques exemples concrets de cette persisútance de la culture administrative d’origine ?

Les Français sont restés très attachés au respect des formes, à la différence des Anglo-Saxons et des Nordiques. Même les Britanniques, sans doute plus intimement conscients de la hiérarchie, en particulier sociale, de leurs interlocuteurs, ont néanmoins adopté le style plus décontracté des Américains et des Nordiques. Ce formalisme français, qui contraste avec la neutralité du " you " et l’emploi généraúlisé du prénom en anglais, est un peu pesant (surtout dans l’utilisation des titres pour s’adresser aux différents interlocuteurs) mais permet à chacun de se posiútionner et de connaître sa marge de manoeuvre. Un directeur anglo-saxon est sans doute plus fondamentalement conscient de sa place dans l’échelle hiérarchique que le tutoiement dont il gratifie ses collaborateurs (et qu’il accepte parfois en retour) ne pourrait le laisser supposer... un francophone non averti peut s’y laisser prendre.
Les représentants de l’administration française se distinguent aussi dans leur ensemble par leur attachement très marqué pour le service public, au point qu’ils ont longtemps refusé de considérer que l’évolution amorcée dans de nombreux autres pays de l’OCDE pouvait avoir des aspects positifs. Certes les positions dogmatiques prises par certains représentants de pays-membres ne simplifiaient pas le consensus, surtout lorsque les évolutions prônées étaient systématiquement qualifiées de "best practises " dont l’exemple était à suivre. On est loin désormais de positions aussi tranchées. Ainsi une réunion de très haut niveau sur la moderniúsation du service public s’est conclue par le constat qu’il importe de ne plus adopter une attitude dogmatique en matière de privatisation et que celle-ci n’a de sens que si elle offre un meilleur service pour un coût identique, mais si possible moindre. J’ai par ailleurs réussi à faire admettre à certains (peu nombreux certes, mais l’idée fait son chemin) qu’il était inconvenant de parler de "best practices " et qu’il serait préférable de s’en tenir à " good practices ", car une solution qui marche dans un pays, pour des raisons culturelles. historiques ou sociologiques. sera vouée à l’échec dans un autre. Mais ces victoires sont en général sans lendeúmain, car lorsque l’on chasse le naturel, il revient au galop. J’ai en mémoire les déclarations fermes des Américains, juste après le 11 septembre 2001 - où leurs services publics (police et pompiers) avaient fait une belle démonstration d’efficaúcité et de dévouement : ils admettaient alors l’importance de tels services publics, la nécessité de renforcer leur coordination, de leur donner les moyens de faire face aux risques. Mais quelques semaines plus tard, le pays ayant retrouvé son dynaúmisme si spécifique et si stupéfiant, les bonnes résolutions avaient été oubliées... et, symboliquement, le budget du service auquel j’appartenais (qui traitait les différents aspects et les nombreuses problématiques du service public) était consiúdérablement réduit...

D’une façon générale, il faut regretter que notre pays soit, en l’espèce, en retard d’une évolution. Il y a à l’heure actuelle une forte réflexion dans les pays où, dans les années 1980-1990, le balancier des privatisations était allé très loin (le Royaume-Uni, bien sûr, mais aussi l’Australie et la Nouvelle-Zélande). et un certain nombre des mesures les plus symboliques sont considérablement amenúdées (exemple des transports en Grande-Bretagne). L’une des voies moyennes explorées est le partenariat public-privé (" PPP " en globish). C’est le moment choisi par notre pays pour entamer un virage libéral qui se voudrait spectaculaire mais qui se heurte à de fortes réticences, tant il s’oppose à ses traditions centraliste et étatiques (qui remontent à la monarchie et non pas uniquement, comme l’entend souvent, à la Révolution). II est vrai que les décisions des organiúsations internationales auxquelles la France appartient l’y poussent en partie. On constate d’ailleurs une attitude identique des pays de la Mittel Europa qui se font les thuriféraires d’un libéralisme de type anglo-saxon pourtant bien éloigné de leur culture profonde.

Hérodote : Peut-on dire que l’unicité linguistique de fait qui s’est établie entraîne une forme de pensée unique ?

J’aurais tendance à le penser, mais ma réponse sera plus compliquée. Il est compréhensible que des pays veuillent ménager le locuteur dont la puissance écoúnomique et financière est sans pareil. La première démarche est d’utiliser son idiome, la seconde d’adopter, au moins en surface, son point de vue. Clairement, certains se prennent tellement à ce jeu qu’ils singent le maître et anticipent souvent ses désirs. Mais je me suis souvent demandé s’il n’y avait pas une forme d’ironie distante dans l’usage désinvolte que certains font de la langue anglaise (je pense par exemple aux Asiatiques qui ont en général, comme les Français, une vénération pour la pureté de leur langue). Certes l’utilisation de l’anglais conforte beaucoup d’anglophones dans leur sentiment de supériorité (et d’impunité linguistique), mais des universitaires britanniques m’ont un jour confié combien leur pesait cette " maltraitance " de leur langue maternelle, avant de nuancer avec humour leur indignation en remarquant que, après tout, ce n’était pas l’anglais qui était ainsi malmené, mais l’américain.

Hérodote : Autre question, comment résister ?

En cessant d’avoir honte (syndrome de l’esclave) mais aussi en étant à la hauúteur en anglais. En cessant d’être arrogants : il y a une autre langue, parlée ailleurs que dans son pays d’origine, qui est menacée, c’est l’espagnol. Il faut défendre les spécificités de ces deux idiomes, français et espagnol. Mais il faut aussi rappeler que l’allemand a été la langue commune de la Mittel Europa, et l’est encore. En ne niant pas nos promesses économiques : nous donnons peu (en valeur absolue) en comparaison des États-Unis, mais en plus nous rognons et mégotons sur la vériútable coopération.


[1] L’OCDE dont le siège est à Paris compte 30 pays membres : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Corée, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Islande, Irlande, Italie, Japon, Luxembourg, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Turquie. (En italiques les pays anglophones.)

[2] Version contractée de "global english ", expression récente en vigueur depuis la fin des années 1990, quand de nombreux articles de la presse anglophone se sont intéressés à la quesútion, notamment dans The Economist, The New York Times ou encore The AtlanticMonthly.

  • Dernière mise à jour: 16 février 2005
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