Haïti face à un éventuel « Plan Marshall »

Par Gédéon Jean, Avocat et Spécialiste en droit international des Droits de l’Homme (Master-recherche), Directeur exécutif du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme, Cardh ( www.cardh.org /info chez cardh.org).

Ma réflexion autour d’une telle question assez délicate s’inscrit dans le cadre d’une double démarche. D’abord, en tant que citoyen haïtien, je suis concerné au premier chef par l’avenir de mon pays. Ensuite, mes engagements qui sont d’ordre intellectuel, moral et politique m’incitent à accepter de regarder la société dans toute sa complexité et à être préoccupé par l’idée que cette complexité me condamne à réfléchir et produire, en toute objectivité et de manière prudente, quelques éléments d’analyse en vue d’éclairer la lanterne des acteurs nationaux et internationaux sur des enjeux qui s’imposent, surtout dans ce contexte bien particulier où toute l’opinion internationale est tournée vers Haïti.

Le mardi 12 janvier 2010, vers seize (16) heures cinquante trois (53) P.M, temps local, Haïti a connu un des pires moments de toute son histoire de peuple (1804). En effet, ce séisme de magnitude 7. 2 sur l’échelle de Richter doit faire, selon les estimations scientifiques, environ un demi (1/2) million de morts. Et, les victimes sont de nationalité et de culture diverses (américaines, européennes, africaines…). La mission onusienne en Haïti n’y échappe pas.
On a l’impression que nous sommes juste après la « seconde guerre mondiale », en tenant compte notamment des pertes en vie humaine. Une situation qui est au cœur de toute l’opinion du monde entier ( les Etats, les institutions internationales, toutes les grandes chaines de télévision, les individus…). Car, c’est toute l’humanité qui est profondément touchée dans sa dimension la plus profonde.

Mais, en dehors de cette conjoncture très épouvantable qui suscite encore l’approche humanitaire au premier plan, les Haïtiens sont appelés et forcés à vivre dans cette espace, et Haïti continue à faire partie intégrante de l’humanité. Cela posé, faudrait - il « une sorte de plan Marshall » pour Haïti, comme l’a souligné le « grand patron » du Fond Monétaire International (FMI), Monsieur Dominique Strauss-Kahn ?

Cette question principale étant posée, nous sommes donc amenés, parmi les débats qu’elle devra susciter, à nous interroger sur cinq (5) aspect fondamentaux dans le cadre de notre analyse.

D’abord, y a-t-il un rapport similaire entre le contexte de l’applicabilité du plan Marshall et celui de l’après 12 janvier 2010 en Haïti ?
Haïti est dans les clous d’une coopération internationale (multilatérale ou bilatérale) très complexe. Non seulement les acteurs n’ont pas les mêmes poids, mais aussi les intérêts géopolitiques et économiques ne sont pas les mêmes. Depuis la première moitié du 19ème siècle, avec la fameuse doctrine de Monroe, « l’Amérique aux Américains », les Etas unis imposent leur hégémonie dans la région quand il s’agit notamment des grandes décisions politiques et économiques qui la concernent. D’ailleurs, leur influence va au-delà des frontières américaines (le placement des boucliers anti-missile en Europe, par exemple, malgré les polémiques et les contestations que cette question avait soulevés au niveau de la région).

Dans le cas d’Haïti qui nous intéresse particulièrement, dès le début du 20e siècle, avec notamment l’occupation de 1915, jusqu’aujourd’hui, les Etats Unis prouvent toujours que le pays en dépend d’abord et directement tant du point de vue politique qu’économique. Le contrôle, toute de suite après le cauchemar du 12 janvier 2010, de l’espace aérien et maritime d’Haïti par les Etats unis, lequel a suscité de vives préoccupations, c’est le cas de la France par exemple, un autre géant de la coopération et ancienne métropole, explique parfaitement une telle démarche. Et, déjà cette première puissance mondiale compte disposer environ vingt mille (20. 000) soldats sur le territoire. Les « petits géants latino-américains », semble-t- il, devraient, pour le moment, se taire et entrer dans une « période d’observation », encore que le Chili, par exemple, conteste énergiquement via l’organe de son Ambassadeur en Haïti. Or, celle-ci est liée, en dehors des accords avec les « géants du Nord », par des accords régionaux politiques.

Comment concilier tous ces poids et tous ces intérêts économiques et géopolitiques, de nature différente voire contradictoire, de tous ces acteurs dans le cadre d’un éventuel « plan de reconstruction nationale », quel que soit le qualificatif qui y est attribué ?

En deuxième lieu, un éventuel « plan de reconstruction d’Haïti » , puisqu’il s’agit pour le moment de propagande, qu’il soit Marshall ou autre, implique, d’entrée de jeu, l’Etat haïtien qui est l’instance compétente juridiquement et politiquement pour d’abord négocier, ce qui exige un plan préalable en fonction de certaines considérations, et conclure tout plan de reconstruction nationale.

Or, l’Etat haïtien actuel dispose -t -il de capacité technique et de vision assez poussée pour déverrouiller les obstacles politiques, économiques et sociaux qui empêchent toujours de mettre le pays sur les railles du développement durable et rentrer dans cet éventuel dynamisme prôné par des acteurs internationaux ?

Depuis plus d’une décennie, la coopération internationale utilise le canon des ONG pour coopérer avec l’Etat. Et, aujourd’hui encore, les résultats restent largement insignifiants : l’extrême pauvreté [1] bat son plein, la grande corruption atteint un seuil considérable (voir le dernier rapport international sur la corruption), jusqu’à présent il n’existe pas un véritable plan national de développement, absence de politique effective de droits de l’homme, en matière de développement humain, notre niveau est toujours très faible (voir le dernier rapport du Pnud)…

Si l’on prend le recul nécessaire, pourrait-on penser à une « nouvelle Haïti développée », sur la base d’un véritable plan de développement et son applicabilité, comme on le préconise, en dehors de l’émergence d’un nouvel Etat capable de domestiquer toute cette mobilisation internationale en faveur du Pays ?

En troisième lieu, le fait par le patron du FMI de parler d’une « sorte de plan Marshall » pour Haïti attire notre regard sur le fait qu’il s’est libéré de certaines contraintes institutionnelles. Dans ses interventions précédentes, il a toujours expliqué, et ce à l’instar de tous les autres « boss » de la coopération internationale, que le développement du pays incombe au premier chef à l’Etat haïtien. Et, les partenaires internationaux sont là tout simplement pour l’accompagner (lire : Gédéon Jean « comment domestiquer les opportunités de M. Clinton ? », www.cardh.org).

En outre, ses propos permettent de réaffirmer que la coopération internationale, jusqu’à présent, n’a pas atteint ses buts. D’ailleurs, tout le monde s’accorde sur la nécessité, pour le moins, de revoir les institutions de Breton-Wood (FMI et La Banque Mondiale). L’ors du 40ème Forum de Davos qui s’est tenu récemment en Suisse, le Président français, Nicolas Sarkozy, a affirmé à l’ouverture même du dit Forum, par devant les « princes » du financement international, qu’il faut « moraliser le capitalisme… »,et que le capitalisme sans l’Afrique, sans l’Amérique…, poursuit –il, constitue une « pire folie ».

La faim, l’extrême pauvreté, la misère…installent leur hégémonie dans le monde (Selon SOS faim dans le monde, par exemple, Une personne meurt de faim dans le monde toutes les quatre secondes). Et, Haïti, particulièrement, n’y échappe pas, dans la mesure où la situation a toujours été catastrophique. La grande majorité de la population vit dans des situations inhumaines et dégradantes cinq (5) ans juste avant la date butoir des OMD, 2015 [2]. Or, la Charte des Nations unies fait du respect effectif et universel des droits de l’homme et des libertés fondamentales, condition de développement durable et de la démocratie [3], le fondement de la coopération internationale [4]. Une responsabilité qui est réaffirmée par nombre de textes internationaux et de conférences internationales [5].

Certes, ce 12 janvier 2010 a fait des dégâts considérables tant du point de vue de ressources humaines potentielles du pays que matériels, mais il a permis, dans une large mesure, à toute l’opinion nationale et internationale, bref toute l’humanité, en dehors de tout clivage et au delà des frontières et des barbelées, d’avoir la réalité au bout du nez.

Ainsi, une reconstruction nationale effective y compris surtout sa concrétisation, ne sont – ils pas accessoires d’un changement de paradigmes en matière de coopération internationale, comme l’a souligné, d’ailleurs, l’ex première ministre d’Haïti, Mme Duvivier Pierre Louis ?

En quatrième lieu, un éventuel « plan de reconstruction nationale » requiert un changement fondamental au niveau de la vie politique haïtienne. En effet, celle-ci ne doit pas être un dynamisme vicieux de conquête, de conservation et de gestion personnel du pouvoir par quiconque à des fins sectaires et personnels. Elle doit être de préférence une sphère d’action constituée d’hommes, de femmes et de savoir scientifique pour le bien être de toute la collectivité, puisque les institutions politiques de l’Etat sont condamnées à être constituées des gens issus de la vie politique. Celle-ci doit donc viser d’abord le respect et la promotion des droits de l’homme, la démocratie intégratrice, et le développement durable.

Un véritable « plan de reconstruction nationale » requiert l’émergence d’une véritable société civile nationaliste et progressiste. L’approche est d’autant plus vraie, lorsque l’on constate la situation actuelle de l’Etat. Celui- ci est formé des acteurs de la société civile, via la vie politique. De plus, un model d’Etat est, dans une large mesure, l’émanation d’un mode de société civile. Donc, tous les acteurs non étatiques doivent s’impliquer dans de nouvelles démarches et des actions concrètes pour construire ce pays.

Le mardi 12 janvier 2010, aussi regrettable qu’il soit, prouve, sans précédent, qu’il faut un « New deal » pour Haïti en dehors de toute rivalité nationale et internationale et de tous intérêts géopolitiques et économiques des grandes puissances du monde entier, quelles soient internationales ou régionales. Ce « New deal » exige au premier plan une implication citoyenne effective et responsable et l’obstruction du « traditionalisme » à tous les échelons de la structure sociale. Car, s’il existe en Haïti des couches très vulnérables, des « pauvres extrêmes », des gens qui dorment à la belle étoile et qui sont à même le sol, des grands intellectuels, des « gens de hautes cultures », des hauts dignitaires de l’Etat, des hommes et des femmes de nationalité et de culture différentes.., le 12 janvier 2010 en a -t- il tenu compte ?


[1].- Ici, l’extrême pauvreté n’est pas abordée sous l’angle monétaire, c est –à- dire une personne qui vit avec moins de deux dollars par jours. La question est abordée de préférence dans une perspective de droits de l’homme, en tenant compte notamment du droit au logement décent, à alimentation, à la sante adéquate, à l’éducation, à une protection sociale effective… et en rapport avec les principes d’universalité et d’interdépendance des droits de l’homme, comme l’a fait remarquer Mme Magdalena Sepouleveda, experte de l’ONU pour la question de la pauvreté.

[2].- Voir la Déclaration du Millénaire pour le Développement Durable, adoptée par les Nations Unies.

[3].- Voir la Déclaration et le programme d’action de Vienne, adoptée par la deuxième Conférence mondiale sur les droits de l’homme.

[4].- Voir les articles 55 et 56 de la Charte des Nations Unies.

[5].- Voir la Déclaration et le programme d’action de Vienne, op. cit.

  • Dernière mise à jour: 7 février 2010
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