Coopération internationale et reconstruction d’Haïti : Considérations sur l’extrême pauvreté comme un enjeu fondamental

Par
Gédéon Jean, Avocat, spécialiste en droit international des droits de l’Homme et directeur exécutif du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (Cardh)

« Le 12 janvier 2011 marque le premier anniversaire du cataclysme du 12 janvier 2010 qui a intensément bouleversé la conscience de l’humanité toute entière. Car, ce puissant séisme qui n’a pas tenu compte de nationalité, de sexe, de couleur, de catégorie et d’origine sociales, de tranche d’âge… a fait environ un demi (1/2) million de morts et plus d’un million de sans abris. On se souvient, dans la foulée, de la disparition du représentant du secrétaire général des Nations Unies en Haïti et chef de la mission onusienne (MINUSTAH), Monsieur Eddy Anabi. Mais, ce 12 janvier a aussi donné lieu à une nouvelle ère d’histoire. L’un des panneaux indicateurs de celle-ci est le processus de « reconstruction nationale », résultante de la grande rencontre historique du 31 mars des Nations Unies, tenue à New York. Aujourd’hui, un (1) an après la tragédie de janvier 2010, Haïti est- elle effectivement sur le point de sa reconstruction ? Maitre Gédéon Jean publiera, en prélude au premier anniversaire de cette conférence des Nations Unies sur Haïti, son ouvrage sous le titre ‘’Coopération internationale et reconstruction d’Haïti : considérations sur l’extrême pauvreté comme un enjeu fondamental’’. Ainsi, il profite de ce début du mois de Janvier pour partager avec toutes les entités de la communauté haïtienne, de la coopération internationale ainsi que le monde scientifique un extrait du dit ouvrage ».

Les actions multiples et multiformes de la Coopération internationale [1] montrent qu’elle devient de plus en plus un acteur important, voire incontournable de la vie politique, économique et social du pays. Cependant, les enjeux ne devraient- ils pas être, pour le moins, identifiés notamment l’extrême pauvreté qui constitue un accroc à tout processus de développement durable ?

Cette interrogation, d’ailleurs ouverte, devient encore aujourd’hui plus évidente. En effet, après le puissant séisme du 12 janvier qui avait profondément troublé et choqué la conscience de toute l’humanité, en faisant des dégâts inimaginables tant du point de vue de ressources humaines potentielles que matérielles [2], il y a eu sur le plan international une mobilisation sans précèdent en vue d’aider le pays à se relever.

C’est aussi dans cette logique, mais surtout dans une perspective d’obligation de solidarité liée aux droits de l’homme [3], que la grande conférence historique du 31 mars des Nations Unies sur la « reconstruction d’Haïti » s’est inscrite. Et, environ dix milliards de dollars (10.000000000) sont promis.

Cette rencontre des chefs d’État et de gouvernement de la Coopération internationale s’est rapidement institutionnalisée par la création de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) [4], coprésidée par l’ancien président américain, M. Clinton qui, d’ailleurs, est l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations Unies pour Haïti.

Mais la reconstruction du pays est- elle concevable si l’extrême pauvreté n’est pas identifiée comme l’enjeu principal et transversal par rapport à toute démarche post 12 janvier ? C’est essentiellement autour de cette interrogation que notre réflexion s’organise.

Haïti est le pays le plus pauvre de tout son hémisphère avec plus de la moitié de sa population vivant sous le poids de l’extrême pauvreté. Pourtant, non seulement il est membre fondateur des Institutions de Bretton Woods [5], mais il a été partie prenante à la formation même de la Charte des Nations Unies qui trouvent toute raison d’être dans la conviction d’une humanité dans laquelle « l’être humain doit être libéré de la misère ».

Se pencher sur le problème de l’extrême pauvreté comme un accroc à la « reconstruction nationale » se veut encore plus crucial, si l’on aborde la question avec des lunettes axées principalement sur le droit international des droits de l’homme [6]. Et, c’est surtout dans cette approche là que notre travail s’inscrit.

En effet, les services de santé tant sur le plan qualitatif que quantitatif sont quasiment inaccessibles à la grande majorité de la population [7]. Les infrastructures sanitaires de l’État sont extrêmement faibles [8]. C’est ce qui amène, par exemple, les experts à expliquer la mort des milliers d’Haïtiens par l’épidémie de Choléra [9]. Et, ce fléaux « mangeur d’Haïtien » s’y installe pour des décennies poursuit, par ailleurs, les experts. Sur le plan d’accès effectif à l’alimentation, la réalité n’a pas changé. La grande majorité de la population [10] n’a pas accès à une alimentation suffisante.

En ce qui a trait au droit a un logement décent, il suffit de regarder la situation dégradante et infrahumaine des milliers de gens se trouvant sous des tantes et dans les camps au cœur de la capitale après le 12 janvier pour se faire une idée [11]. Mais, beaucoup d’analyses soulignent que c’est une situation qui s’est déplacée sur le plan géographique, puisque les conditions du logement étaient toujours très alarmantes [12].

Pour ce qui concerne l’éducation, la réalité reste encore précaire encore que des efforts se fassent notamment au niveau fondamental. Le chômage, de son coté, touche plus de 70% de la population qui, d’ailleurs, ne bénéficient d’aucune protection sociale. Et, même dans la catégorie de ceux qui sont considérés comme des salariés, nombre d’entre eux n’est pas effectivement protégé par une couverture sociale [13].

Voici donc brièvement des vecteurs fondamentaux qui permettent de comprendre à quel niveau que la situation est alarmante, en ce sens que l’homme haïtien ne peut pas jouir d’un niveau de vie suffisant. Ce qui est surtout surprenant et plus criant, c’est que cette réalité devient acceptable voire la « norme sociale ». Or, Haïti a largement contribué à la promotion des droits de l’homme et des libertés fondamentales à l’échelle planétaire. C’est pourquoi, il est déclaré « patrimoine commun de l’humanité » par l’UNESCO en 2009.

Nous pourrions ainsi admettre que le cataclysme du 12 janvier a effectivement fait des dégâts indispensables, mais il aurait surtout permis d’exposer tant sur le plan national qu’international la réalité monstrueuse et révoltante qui prévaut dans le pays depuis des années.

A ce constat, il faudrait particulièrement comprendre deux choses fondamentales dans le cadre de notre travail. Une telle situation n’est nullement favorable à l’épanouissement et à la jouissance de la dignité humaine. Car, le fait de ne pas pouvoir jouir d’un niveau de vie suffisant compromette, d’entrée de jeu, toute la dignité humaine qui, en outre, se veut le pilier principal de tout l’édifice des droits de l’homme et de la Charte des Nations Unies. Or, le respect des droits de l’homme est incontestablement l’une des conditions pour arriver à la démocratie et au développement durable, comme l’a si bien souligné la deuxième conférence mondiale sur les droits de l’homme [14].

L’autre aspect fondamental est que cette situation est l’un des indicateurs de la mauvaise gouvernance politique, économique et sociale qui prédomine dans le pays notamment au cours de ces deux dernières décennies. Et, aucun changement réel de paradigmes n’est effectué. Il est donc visible qu’Haïti ne pourra pas, dans ces conditions là, emboiter le pas vers un véritable développement durable qui se révèle incontournable pour parvenir à la reconstruction effective du pays [15].

La reconstruction d’Haïti paraît, sans doute, impensable si l’extrême pauvreté, dans ses compartiments divers, n’est pas identifiée comme un obstacle majeur. C’est dans ce but précis que cet ouvrage entend attirer l’opinion nationale et internationale notamment les principaux concernés sur un tel enjeu.

Parfois, il n’est pas facile d’accepter de comprendre centaines « réalités inacceptables » qui prédominent dans une société pendant des décennies. Mais, si nous voulons être des citoyens véritables et responsables, nous devons aller jusqu’au bout de nos engagements qui peuvent être d’ordre intellectuel, moral, politique... Nous devons donc accepter de regarder notre société dans sa complexité et d’accepter de croire fermement en l’idée que les « anomalies sociales » doivent absolument être obstruées.

1.- Les actions de la Coopération internationale pourraient être inscrites et comprises dans une perspective tridimensionnelle. D’abord, elles peuvent être lues dans une vision purement humaniste. Car, nous sommes à un moment où l’humanité, espace commun et du vive- ensemble, devient une réalité avec notamment la globalisation, la communication…Ensuite, elles peuvent être abordées dans le cadre d’une analyse géopolitique par rapport aux intérêts divergents d’ordre économique, politique, stratégique voire historique des acteurs de la Coopération internationale. Enfin, les démarches de cette dernière peuvent être comprises par rapport au droit international des droits de l’homme. Puisque, la formation même des Nations Unies répond à une nécessite urgente et historique d’avoir un nouvel ordre mondial respectueux et soucieux de la dignité humaine, souligne Guy Lagélée et Gilles Mancerons dans « la conquête mondiales des droits de l’homme ». Et, c’est particulièrement cet aspect qui nous intéresse.
2.- Selon les estimations scientifiques, le séisme du 12 janvier doit faire environ un demi (1/2) million de morts, et plus d’un million de déplacés et de sans abris
3.- Dans la Charte des Nations Unies, les chefs d’État et de gouvernement, se donnent pour mission de résoudre les problèmes d’ordre international en vue de « favoriser et de garantir le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous sans considérations aucunes ». Ils s’engagent, en outre, et ce de manière expresse à travers l’article 56, à agir en vue de « favoriser la jouissance pleine et effective des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous ».
4.- Aux termes de l’article 14 de la « loi d’urgence post séisme », le mandat de la CIRH consiste à « mettre en œuvre le Plan de Développement pour Haïti (…) ».
5.- L’expression « Institutions de Bretton Woods » fait référence à la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International (FMI) crées par les accords de Bretton Woods de 1944. Au début, leur mission consistait à favoriser la reconstruction et le développement des pays touchés par la seconde guerre mondiale. Mais, de nos jours, leur fonction va au delà d’une question financière. Ainsi, « la réduction de la pauvreté et favoriser la croissance durable » notamment des pays les plus pauvres se veut l’un des axes prioritaires de ces institutions
6.- L’extrême pauvreté, dans le cadre de notre travail, n’est pas inscrite dans une approche monétaire, c’est – à- dire en se basant sur le revenu de la personne. Il s’agit de préférence d’une démarche fondée sur les droits de l’homme. Il est ainsi question d’envisager la réalité chronique et persistante dans laquelle une personne ne peut pas jouir d’un « niveau de vie suffisant » ainsi que les conséquences d’une telle situation sur tous les autres droits de l’homme (Comité des droits sociaux, économiques et culturels).
7.-Dans le « Rapport national sur le développement humain », le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) souligne qu’Haïti dispose 2,5 médecins, 1 infirmière et 2,5 auxiliaires de santé pour 10.000 habitants.
8.- La « Carte de pauvreté d’Haïti », de son cote, explique que « sur cent trente trois (133) communes seulement vingt six (26) bénéficient d’un accès moins faible en matière de sante. Le reste se trouve dans la catégorie d’extrême faible.
9.- En décembre 2010, l’épidémie de Cholera avait déjà fait prés de trois milles (3.000) morts et des dizaines de milliers de personnes infectées (Radio Métropole)
10.- l’Agence Américaine pour le Développement International (ISAID), dans une étude fait remarquer que l’Homme Haïtien consomme moins de 20 % de calories et 30 % de protéines que le taux recommandé par les Nations Unies. D’autant plus que le taux de chômage qui installe son hégémonie en Haïti (environ 70%) ne permettrait jamais à l’homme haïtien d’accéder à une nourriture saine et suffisante.
11.- Le cataclysme du 12 janvier a fait environ un millions de personnes vivant sous des tantes
12.- le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), dans l’Enquête sur les Conditions de Vie en Haïti , ECVH, fait remarquer que la grande majorité de la population habite des Taudis, des ajoupas.
13.- L’Office National d’Assurance Vieillesse (ONA) et l’Office d’Assurance et d’Accident du travail Maladie et Maternité (OFATMA) constituent les deux (2) organes de sécurité sociale haïtienne, Ils excluent, par exemple, les gens de maison, les travailleurs indépendants et occasionnels de leur services (loi du 18 février 1867).
14.- Voir la Déclaration et le programme d’action de vienne adoptée par la deuxième conférence mondiale sur les droits de l’homme
15.- Lire : « Haïti et reconstruction nationale : plaidoyer pour une nouvelle politique des droits de l’homme », publie par le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme

  • Dernière mise à jour: 18 janvier 2011
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